27.02.2008
Le salon du Wurtemberg (Pascal QUIGNARD)
LE SALON DU WURTENBERG (Pascal QUIGNARD)
L’argument : Retiré dans la vaste propriété familiale, à Bergheim, dans le Wurtemberg, un musicien célèbre revoit son enfance, cet univers déchiré entre deux langues, composé de chats, d'enfants, de vieilles demoiselles d'un raffinement d'un autre âge.
Il revoit sa mère qui l'a abandonné quand il avait quatre ans. Il découvre ce qui fait le centre, peut-être, de sa vie : l'amitié qu'il a portée à Florent, dans les années soixante. Les années passent et des êtres qui s'étaient séparés dans la violence ou la tristesse, dix ans après, se retrouvent.
L’auteur : Pascal Quignard est né en 1948 à Verneuil-sur-Avre (France). Ses parents sont enseignants (tous deux professeurs de lettres classiques). Il grandit au Havre. Son enfance est difficile, il passe par des périodes d’« autisme » et d'anorexie. Adolescent, ses goûts se portent sur la musique, le latin, le grec et les littératures anciennes…Pour se montrer à la hauteur de ses parents, il lui faut maîtriser le français rapidement et dans ses plus fines subtilités. Quant au goût pour ce que Pascal Quignard nomme les "langues originaires", le latin et le grec, il lui vient des jeux étymologiques qu'affectionnait sa mère. « Il n'y avait pas un repas qui ne soit interrompu par des recherches dans les dictionnaires. C'était à la fois fascinant et un peu effrayant de voir les lèvres de ma mère prononcer des mots cabalistiques, des dérivations dépourvues de sens pour un enfant. » Très vite, il est pris par la passion de sa vie : la lecture.
En 1968, il est étudiant en philosophie à Nanterre. Le Mercure de France publie son premier essai, consacré à Sacher Masoch en 1969, mais il faudra Le Salon du Wurtemberg en 1986 puis Les Escaliers de Chambord en 1989, pour révéler Pascal Quignard au grand public.
Il a enseigné à l’université de Vincennes et à l’École pratique des hautes études en sciences sociales. Il a fondé avec le président François Mitterrand le festival d’opéra et de théâtre baroque de Versailles.
Pascal Quignard a collaboré longtemps aux éditions Gallimard (lecteur extérieur à partir de 1969, puis membre du comité de lecture en 1976 et enfin en charge du secrétariat général du service littéraire, en 1990). En 1994, il a démissionné de toutes ses fonctions, pour se consacrer uniquement à son travail d’écrivain. Il déclare alors « Je suis plus heureux d’être libre et solitaire ». Le prix Goncourt 2002, obtenu pour Ombres errantes, a été perçu comme le couronnement d'une œuvre à mi-parcours.
Un avis : Le style est discursif et souvent subtil, parfois difficile à suivre, mais reflétant bien l’angoisse du temps qui passe. L'intrigue est mince ; ici c'est le détail et la description pleine de finesse des êtres et des situations qui importent. S’y joignent de nombreuses ouvertures sur une réflexion que l’on peut qualifier de psycho-philosophique. Ainsi le narrateur se dit hanté par tout ce qu’il a vécu. Cette infirmité obsédante détruit tout : amour, amitié ou même sens de sa propre vie. Sans l'oubli de ses haines, de ses peurs ou de ses désirs c'est un enfer qui s'ouvre : sans pardon, sans distance, sans répit. Un livre qui ressemble souvent à une oeuvre musicale, une « polyphonie littéraire » - souvent sombre, voire dramatique.
Sources : à partir d’Internet.
Gallimard – Collection Folio – 2002 – 433 pages
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22.02.2008
Le roman historique
LE (BON) ROMAN HISTORIQUE EXISTE-T-IL ?
Dans son tout récent « Dictionnaire égoïste de la littérature française », Charles Dantzig écrit :
« Je crois impossible d’écrire un bon roman historique, ou alors il n’est pas historique [...] Si le roman se passe au 15e siècle, on vous décrit la hallebarde, le pourpoint, les aiguillettes. Est-ce que dans un roman se passant aujourd’hui l’auteur consacrerait autant de temps à décrire une voiture, un pistolet, un jean ? D’ailleurs, les dialogues de ces romans sont encore de la hallebarde : « Tudieu, dit le capitaine des gardes, vous me la baillez belle ! ».
Cela n’a pas empêché Stendhal d’écrire d’Italie à son libraire parisien en 1818 : « Aurait-on la bonne idée à Paris de réimprimer les divins romans de Walter Scott ? Je brûle de les lire. Je n’en connais que deux ou trois. Quel peintre ! Si on réimprime Walter Scott, achetez et envoyez à Novare. »
Cela n’a pas empêché encore, Victor Hugo d’écrire en 1820 : « On nous promet le Monastère, un nouveau roman de Walter Scott, tant mieux, qu’il se hâte ! ». Par la suite Hugo sut s’inspirer des qualités du même Scott, père reconnu du genre.
Cela n’a pas empêché non plus, Ivanhoé le célèbre roman de Scott d’inspirer de nombreux artistes : Delacroix peint « l’enlèvement de Rebecca » ; Rossini fait d’Ivanhoé le sujet d’un opéra ; il y a même un écrivain (Thackeray) qui a écrit la suite des aventures d’Ivanhoé, de Robin des Bois et de Rebecca. Sans parler des nombreuses adaptations cinématographiques qui réjouissent encore un vaste public populaire, au bon sens du terme. La littérature de la première moitié du 19ème siècle a fait la part belle aux romans historiques ; en France, entre 1815 et 1832, près du tiers des nouveaux romans étaient des romans historiques ; ces romans qui vous font oublier l’heure du déjeuner et empiètent largement sur votre temps de sommeil.
Ecoutez plutôt Bouvard et Pécuchet, par le truchement de Flaubert.
Lecture 1 – Bouvard et Pécuchet se mettent aux romans historiques - page 826 -
Même aujourd’hui, il est généralement reconnu que Waverley et Ivanhoé de Walter Scott, les Trois Mousquetaires du « père » Dumas, l’Œuvre au Noir et les Mémoires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar sont non seulement d’excellents romans, mais mieux encore, quelque soit leur genre, des chefs d’œuvre.
Si nous suivons le raisonnement de Dantzig, comme ils sont « bons », ils ne peuvent donc pas être qualifiés d’historiques… Regardons cela d’un peu plus près.
1-Où l’on trouvera différentes définitions du roman historique
D’abord dans le Larousse : de roman historique nous sommes renvoyés à une sous-rubrique de historique : « roman dont le sujet s’inspire plus ou moins exactement d’événements historiques ». Notez : plus ou moins exactement.
Son collègue Robert, le petit, (à historique aussi) nous dit : « (roman) dont le sujet est partiellement emprunté à l’histoire ». Notez : partiellement.
Quant au Dictionnaire international des termes littéraires, il précise : « Le roman historique allie deux contraires, fiction et histoire. La narration (sélection et argumentation) s’oppose à la relation de faits, au modèle scientifique d’interprétation. De même, le non-engagement de l’auteur (il n’est pas tenu de dire la vérité) contredit la responsabilité de l’historien face aux faits : l’écrivain, le « faire-être » doit s’allier au scientifique, au « faire-savoir ». Le récit historique compose avec la chronologie du monde, la création littéraire avec la recherche documentaire, les personnages inventés avec les personnages historiques. On entre alors dans un univers où les érudits dénoncent la vulgarisation de l’histoire, où le monde réel (concret) devient un monde possible, et où la vérité devient vraisemblance. » Notez : il n’est pas tenu de dire la vérité.
Et le Dictionnaire des idées reçues de Flaubert ose écrire à la rubrique « romans » :
Lecture 2 – page 1021
Il y aurait donc bien, d’après les dictionnaires, au moins pour le commun des mortels, y compris pour Flaubert - des romans historiques.
Et, si oui alors, pourquoi n’y en aurait-il pas de bons ?
2- Où l’on cherchera la recette du bon roman historique.
Pour ma part, j’en ai même trouvé de très bons… et j’ai cherché le secret de la recette.
Mais d’abord, une demande préalable d’indulgence :
Les auteurs de romans historiques ont en effet cette particularité d’être très prolixe : cela leur a été souvent reproché. Scott s’en défendait d’ailleurs, en disant : « Coupons de l’Iliade ou des pièces de Shakespeare tout ce qui est absolument dénué d’intérêt ou d’importance par soi-même : on trouvera que ce qui reste a perdu la moitié de son charme ».
Le nombre de pages ressemble à celui des romans-feuilletons (qu’ils ont parfois d’abord été) :
- Scott, l’inventeur du roman historique : Waverley : 550 pages , Ivanhoé : 550 pages également.
- Dumas : Les Trois Mousquetaires : 700 pages – petit extrait d’une œuvre où ont été recensés 646 titres et 37.267 personnages.
- Yourcenar : Mémoires d’Hadrien : 275 pages ; L’Œuvre au Noir : 290 pages
- Naudin : Cycle Ogier d’Argouges - en 7 volumes : plus de 4000 pages!
Alors ne m’en veuillez pas de mes nombreuses erreurs ou insuffisances. Je me suis un peu noyé dans le fleuve ! Et ne me demandez pas d’y incorporer Le Roman de la Momie, Les Rois Maudits, ou, plus récents, le cycle égyptien de Christian Jacq, L’Allée du Roi ou Un roi sans lendemain – hybride pourtant intéressant… C’est non, tout net !
Mais revenons à notre recette.
Premier ingrédient : authenticité dans les personnages rencontrés et les évènements rapportés
Nous demandons au roman historique de nous transporter dans une autre époque, dans une autre atmosphère, que celles dans lesquelles nous vivons aujourd’hui. Sans doute pour oublier ces dernières, peut-être aussi pour mieux les comprendre. Sa lecture doit nous dépayser mais nous sommes exigeants, nous voulons y croire.
Premièrement - Les principaux évènements auxquels nos héros participent doivent être historiquement réels ou pour le moins plausibles. Un certain recul doit en outre être respecté : il est généralement fixé à un minimum de deux générations – 60 ans.
Deuxièmement - Le roman doit mettre en scène des personnages historiques réels, auxquels se mêleront si possible astucieusement les héros imaginés.
Dans Waverley dont le titre complet est Waverley ou c’était il y a soixante ans, - le recul est tout juste suffisant - Scott nous entraîne dans les luttes fratricides de 1745-1746 entre d’une part une Ecosse qui veut conserver son indépendance et sa vieille société clanique et d’autre part une Angleterre moderne et impérialiste.
Aux côtés de son héros fictif, nous rencontrons des personnages aussi historiquement réels que Charles-Edouard Stuart, prétendant au trône d’Angleterre, le colonel Gardiner, le général Cope ou le fils du roi Georges II d’Angleterre, duc de Cumberland, grand pourfendeur d’Highlanders à tel point qu’il fut affublé du surnom évocateur de « boucher ».
Dans cette partie, les lectures se rapporteront aux personnages historiques.
Lecture 3 : Waverley est présenté à Charles-Edouard - page 320
Dans Ivanhoé, l’intrigue se déroule au XIIème siècle pendant la conquête de l’Angleterre saxonne par les envahisseurs normands. Elle se repaît des luttes intestines entre partisans de Richard Cœur de Lion et partisans de Jean, son frère cadet.
Nous y croisons les deux rivaux, Richard et Jean, mais Scott ne craint pas d’introduire le légendaire Robin des Bois, son acolyte le truculent Frère Tuck et bien sûr Ivanhoe lui-même qui est un personnage inventé.
Lecture 4 : A l’issue du tournoi, le prince Jean – qui deviendra Jean sans terre – conclut la journée - page 110
Dans les Trois Mousquetaires, le roman se déroule à la cour de Louis XIII et a pour support principal l’intrigue amoureuse nouée entre Anne d’Autriche et le duc de Buckingham – intrigue que Richelieu souhaite mettre au grand jour. Parallèlement, le siège de la Rochelle tient bonne place. A la foule des personnages historiques de la cour de Louis XIII - roi , reine, cardinal, capitaine des Mousquetaires - s’ajoutent les trois-quatre mousquetaires, tous ayant bien existé et issus de la même source les Mémoires apocryphes de d’Artagnan écrits par Courtilz de Sandras et largement adaptés par Dumas.
Lecture 5 : Louis XIII s’ennuie – page 78
Les Mémoires d’Hadrien nous font revivre l’empereur romain et sa cohorte de généraux et de courtisans – et en premier lieu son favori Antinoüs. Le roman est traité comme une autobiographie. Au soir de sa longue vie (pour l’époque), né en 76, il meurt en 138 à 58 ans, Hadrien déroule le fil de son existence. La plupart des faits et personnages sont historiques mais Marguerite Yourcenar partant d’éléments bien minces, parfois un seul nom, a su les étoffer et les rendre crédibles.
Lecture 6 : Hadrien gouverneur de Syrie reçoit Trajan, son empereur – page 348
Dans le Cycle Ogier d’Argouges, Pierre Naudin nous transporte au milieu du 14ème siècle, dans ce qu’on peut appeler les prémisses de la guerre de Cent Ans. Le héros, Ogier traversera de multiples aventures, de 1340 à 1348, toujours au cœur de la mêlée : bataille de l’Ecluse – anéantissement de la flotte française par la flotte anglaise ; bataille de Crécy, débarquement des Anglais dans le Cotentin et siège de Calais ; peste noire en Normandie.
Il croisera tous les « grands » de cette époque : Philippe VI de Valois et le roi d’Angleterre Edouard III, son rival, prétendant au trône de France, l’un neveu, l’autre petit-fils de Philippe IV le Bel : la guerre de Cent Ans peut commencer… On rencontrera aussi du Guesclin soudard décrit dans une note annexée comme acharné à poursuivre et détruire les juifs y compris en Espagne, Godefroy d’Harcourt, conspirateur allié à Edouard et bien d’autres…
Lecture 7 et 7bis : Voici Guesclin et ses sbires arrivant sur le lieu d’un tournoi III-pages 445+447 à la suite
Tous ces personnages se meuvent à une époque où la société et les mœurs différaient sensiblement des nôtres. Nous voici au 2ème ingrédient.
Deuxième ingrédient : rendre vivant mœurs et atmosphère de l’époque du roman.
C’est l’un des buts déclarés de la plupart des romanciers cités plus haut. Ils ont envie de faire revivre toute la société d’une époque révolue, et pas seulement les personnages historiques ou les évènements qu’ils mettent en scène.
Yourcenar remonte dans le temps jusqu’au 2ème siècle qu’elle semble avoir fréquenté elle-même. C’est le temps des conquêtes d’un empire romain triomphant, mais l’auteur évoque aussi la vie de tous les jours. Ecoutez, par exemple, Hadrien parler de la simplicité des mets grecs, par opposition à la gastronomie romaine :
Dans cette partie, les lectures se rapporteront aux mœurs de l’époque.
Lecture 8 : Hadrien passe à table - page 292
Scott dans Ivanhoé nous fait revivre la société médiévale anglaise du 12ème siècle avec ses châteaux forts et leurs sièges, ses seigneurs, ses chevaliers et ses manants, ses brigands de grand chemin ou de sous-bois, sa soldatesque et ses tournois. Sur fond de conflit entre les saxons, peuple en place, et les envahisseurs normands, parlant français, la nation anglaise est en train de se former ; une nouvelle langue est en train de naître. L’auteur y décrit avec insistance les luttes seigneuriales, la triste condition réservée au peuple et en particulier aux juifs ainsi que les mœurs dépravés des religieux et des templiers. Son goût pour la chevalerie l’amène inévitablement à nous faire participer à un tournoi où, bien sûr le héros ‘le chevalier déshérité’ (El Desdichado de Nerval) qui n’est autre que Cœur de Lion, vaincra.
Lecture 9 : Le tournoi commence - page 157
Dans Waverley, le même Scott nous dépeint dans le menu cette société du 18ème siècle, très hiérarchisée, des clans des Highlands ; société qui est en train de disparaître et de s’affronter aux oppresseurs anglais. Comme dans Ivanhoé l’auteur y prend un plaisir évident. Il est écossais et en conservateur qu’il est, regrette les temps révolus. Il veut être la mémoire des Highlands. Mais puisque nous parlions nourriture avec Hadrien, continuons avec la description d’un banquet dans le clan des Mac Ivor. Le héros Waverley, qui lui est Anglais et découvre la Haute Ecosse, est l’invité d’honneur :
Lecture 10 : Passons à table, mais selon notre rang - page 177
Mais Ecosse oblige, on ne peut se passer du Kilt : « Le kilt ou jupon laissait à découvert ses jambes nerveuses. Sa bourse en peau de bouc pendait à sa ceinture avec son dick ou poignard d’un côté et son pistolet de l’autre. Sa toque était surmontée d’une plume courte qui indiquait ses prétentions à être traité comme un duinhe-wassel, espèce de gentilhomme. Sa large épée battait sur sa cuisse : une targe ou bouclier pendait sur son épaule : il tenait d’une main un long fusil de chasse espagnol, de l’autre il ôta sa toque. »
Dumas, lui, avec ses Mousquetaires et bien d’autres romans, nous fait découvrir les intrigues qui ont tourné autour de nos rois et de nos reines depuis Catherine de Médicis et ses fils jusqu’à Louis XIV. Il a le don en peu de mots de nous faire ressentir au mieux les atmosphères de ces époques où s’affirmait la centralisation excessive de notre pays et où les femmes ont joué un rôle perdu par la suite, mais largement retrouvé depuis :
Lecture 11 : Les femmes comme tremplin - page 123
Lecture 12 : Les femmes, toujours les femmes… page182
Quant à Naudin, aussi prolixe que Dumas et aussi entiché de chevalerie et de Moyen-âge que Scott, il nous fait vivre avec un luxe de détails et de précision inouïs cette période troublée des premières années de la Guerre de Cent Ans. Lui aussi décrit des batailles, des trahisons, des tournois, des sièges de villes ou de châteaux forts. Parallèlement, il dépeint la vie quotidienne dans cette société où la force fait souvent loi. Il y ajoute les horreurs d’une épidémie de peste.
Lecture 13 : L’anglais s’apprête à attaquer le château de Rechignac – 1 – page 469
Lecture 14 : Ogier retrouve en Normandie où sévit la peste l’un de ses premiers amours – VII – page 276
Notez que cette dernière phrase se rapporte évidemment à d’anciennes relations sexuelles. Ce thème est largement traité dans les romans de Naudin, sans affectation mais comme faisant partie intégrante de la vie.
Les quatre romanciers cités ci-dessus ont réussi à me convaincre. Il faut avouer qu’ils y ont mis du leur ! En effet, ils réussissent à nous persuader sinon de la véracité de leur récit, au moins de sa vraisemblance.
Soit ils développent leurs thèses et leurs justifications dans des préfaces ou introductions, soit ils truffent le roman lui-même d’allusion à leurs sources, de notes de bas de page, de fin de chapitre ou de fin de livre, soit ils citent et commentent leurs sources et la façon dont ils les ont utilisées.
Scott emploie plusieurs de ces procédés. Les notes de bas de page, ou de fin de chapitre truffent aussi bien Ivanhoé que Waverley. Certaines d’entre elles pouvant atteindre plusieurs pages.
Exemple 15 – Voici dans Waverley un exemple de note de bas de page. Les Saxons d’Ivanhoé adoraient le porc, souvenez-vous, pas les Ecossais de Waverley – page 181
Yourcenar, quant à elle, semble totalement intégrée à l’époque décrite, voire à son héros. Elle écrit même, ambitieuse : « Tout être qui a vécu l’aventure humaine est moi ». Elle n’en trouve pas moins nécessaire de justifier ces choix dans une note de 20 pages, à la suite de son roman.
Dumas, lui donne moins de justifications. C’est d’ailleurs sans doute lui le moins rigoureux aussi : la logorrhée entraîne forcément redites, anachronismes et contradictions…
Naudin est le champion, toutes catégories confondues. Peu de pages sans une petite note explicative, de nombreuses et longues annexes sur tel évènement ou tel personnage, sur les blasons, sur le harnachement des chevaux ou l’équipement du chevalier au tournoi. Seul de nos auteurs, croyant faire plus vrai, il truffe le langage de ses personnages de tournures et d’expressions d’« époque », sans toutefois aller jusqu’à écrire en vieux françois. Cela l’oblige bien sûr à multiplier les notes explicatives. Cela amuse parfois mais ne peut paraître très naturel et, avouons-le, finit par agacer. Il va même compléter son récit par des cartes des lieux décrits et des dessins commentés des équipements portés par ses héros.
Lecture 16 : Jusqu’où Naudin ne pousse-t-il pas le souci du détail – 1 – page169
Faire circuler les exemples : carte du château et équipement d’Ogier d’Argouges.
Troisième ingrédient : savoir faire vivre les personnages dans ces contextes, rendre vraisemblable leur psychologie, en bref : savoir écrire et raconter !
Cela n’est évidemment pas le plus facile, mais n’est pas spécifique au roman historique, alors je vous laisse élaborer vos propres recettes et prendre vos plumes… : rendez-vous au prochain atelier de littérature…
3 – Mais auparavant, quelques réflexions complémentaires
3-1 - Tous les romanciers cités étaient en fait de bons historiens
- Scott publie en 1827 une Vie de Napoléon Buonaparte (en 9 volumes). Passionné de Moyen-âge, il avait publié une étude sur la chevalerie ; avant de commencer à écrire des romans, il avait collecté en Ecosse de nombreuses poésies et chansons en langue celtique.
- Dumas, lui aussi a eu de grandes prétentions dans ce domaine. Il commence à écrire des « Chroniques de France » qui au total ne sont sans doute guère plus que des compilations. Puis « Louis XIV et son siècle » et puis, et puis et puis ! Dumas est intarissable.
- Naudin est lui un journaliste, épris du 14ème siècle : il est entré dans une description inégalée de la vie moyenâgeuse qu’il affectionne tant. Les historiens ont reconnu son érudition et son honnêteté.
- Quant à Yourcenar, son souci de documentation est évident : sans doute est-ce la moins historienne, mais il faut reconnaître que sa documentation était moins riche que celle de ces messieurs. A mon sens, c’est peut-être malgré tout la plus crédible :
3-2 – Tous ont malgré cela torturé la vérité historique
Dans son introduction à Ivanhoé, Scott fixe les limites à ne pas dépasser :
Lecture 17 : page 23
Mais revenons à Bouvard et Pécuchet. Ce dernier consulte la Biographie universelle et entreprend de réviser Dumas.
Lecture 18 : page 827
Eh ! Oui, même ces bêtas ont bien repéré les entorses faites à la réalité historique. Les écrivains, bien souvent en font d’ailleurs état eux-mêmes, prévenant la critique.
Mais au total, est-ce bien grave :
- oui, si l’on pense que l’histoire ne peut être qu’évènementielle, suite de faits précis et bien datés ; oui si l’on veut donner à ces romans valeurs scientifiques qu’ils n’ont pas,
- non, si l’on pense que, pour mieux comprendre les époques et leur enchaînement, la description d’un caractère, d’une atmosphère ou des mœurs prime sur la simple chronologie – et cela, un bon romancier sait généralement mieux les rendre qu’un historien. Il est évident que là l’authenticité peut y gagner.
Alors il vaut mieux se laisser emporter par l’atmosphère et l’intrigue, tout en gardant un œil critique et bienveillant, sur les bâtards de Dumas !
3-3 – Tous ces romanciers ont souhaité être des pédagogues
Et ils l’ont été !
A travers les chevauchées, les tournois, les duels, ils nous ont transmis, avec leur enthousiasme, tout ce qu’ils avaient su extraire eux-mêmes de leurs recherches et études historiques, avec parfois un trop plein de nostalgie de temps révolu, comme dans Waverley.
Dans la première moitié du 19ème siècle, l’éducation nationale n’était ni généralisée, ni performante. Le roman historique a amené des milliers de lecteurs à l’histoire ; forme de démocratisation et de vulgarisation efficace. Dumas ne se gêne pas pour écrire : « Nous avons la prétention d’avoir appris à la France autant d’histoire qu’un historien. » Il est dans le vrai.
Et aujourd’hui encore, ce roman historique permet à de nombreux lecteurs, une approche plaisante de l’histoire ouvrant à certains la curiosité de se référer à des documents plus scientifiques ou incitant à une réflexion et un jugement sur l’élaboration et la place de notre pays et de notre société.
« Historien, romancier, poète, auteur dramatique, nous ne sommes rien autre chose qu’un de ses présidents de jury qui impartialement, résument les débats et laissent les jurés prononcer le jugement. Le livre, c’est le résumé. Les lecteurs, c’est le jury. » Toujours Dumas : Ambitieux, là aussi, mais joliment dit.
Confirmation par Gogol, parlant de son Taras Boulba.
4 – Conclusion en forme de référendum
Dumas nous a dit que nous étions les jurés et bien je vous propose de clore la session par un débat suivi d’un vote conclusif.
La question sera : « En votre âme et conscience, avez-vous déjà rencontré au moins un bon roman historique ? »
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28.10.2006
Résonances
Au fil de mes lectures, quelles qu'elles soient, j'ai trouvé ici ou là des mots, des phrases qui stimulaient ma pensée ou mon affectivité. Parfois à cause de leur limpidité: des phrases à "l'emporte-pièce", parfois à cause de leur complexité explicative ou émotionnelle. Ces passages correspondaient tantôt à ce que je croyais, à ce que j'aimais, tantôt à ce que je dénonçais, à ce que je détestais. Mais à chaque fois, il y a eu résonance. Mon esprit ou mon coeur a vibré, positivement ou négativement. Ces lectures m'ont aidé à mieux formuler ma propre pensée, par analogie ou par antinomie, à mieux préciser mes propres sentiments, à forger cet arrangement qui n'a rien d'original dans chacune de ses composantes et qui est pourtant unique -si personnel!- la pensée.
Au fil des années, j'ai aimé me reporter à tel ou tel de ces extraits, consignés dans mes "cahiers" -quand j'avais à traiter d'un sujet qu'ils abordaient. J'ai aimé les faire connaître à mes enfants pour les aider à illustrer un pensum, mais surtout pour qu'à leur tour leur pensée rebondisse sur un mot, sur une phrase, s'affirme et se construise. J'ai aussi aimé les relire à bâtons rompus, me saoulant de leur densité.
A part quelques exceptions, ces passages sont plus longs que les citations usuelles constituant les dictionnaires du genre. Ils sont généralement plus courts que les extraits rencontrés dans les manuels scolaires. Ils sont ce que vous voudrez bien les appeler. Ils sont mes "résonateurs". A partir de la Résonance 1061, ils seront en principe référencés.
Pourquoi vous les livrer? Pour qu'il puissent vous servir d'outil si vous en usez comme de références, d'aide-mémoire si vous avez lu les ouvrages dont ils sont extraits. Peut-être aussi pour vous inviter à noter au fil de vos lectures, si vous ne le faites déjà, les passages qui vous ont fait vibrer vous-même, qui ont fait sonner en vous le son pur et ses harmoniques... C'est le but de ce blog. A chacun ses propres résonances...
Afin d'aider une recherche par mot-clef ou par auteur, l'index sera mis à jour à chaque 500 nouvelles citations publiées. En vous priant d'en excuser la difficulté d'utilisation, dû à la configuration d'un blog très amateur...
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NOTES DE LECTURE
Aprés chaque lecture, je m'efforce d'établir une brève note donnant quelques indications sur le livre lu et sur son auteur.
Cet exercice a pour but :
1 - de m'aider à me souvenir des livres lus (eh oui! la mémoire me joue de plus en plus de tours)
2 - de mettre à la disposition de mes proches un matériel "familial" facile à consulter quand ils choisissent une lecture.
Pas d'autres ambitions et c'est bien humblement que j'ai décidé, à la suite d'une nécessité technique de transmission, d'ajouter ces notes à mes "Résonances"
Lecteur, soyez indulgent, je n'ai aucune intention de me lancer dans la critique littéraire...
18:10 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note


